Juan – La Pression

Je n’ai jamais été capable d’exprimer mes sentiments, ni même de mettre des mots sur mes émotions. Cette incapacité à reconnaître le négatif à l’intérieur de moi m’a mené à négliger mes maux au fil des ans et à me créer inconsciemment des mécanismes de défense et un maquillage émotionnel pour me protéger.

Il m’a fallu frapper un mur, me retrouver dans une période de ma vie dans laquelle la joie était disparue, jusqu’à vivre pour la première fois une crise d’angoisse. Avoir un sentiment de solitude et d’incompréhension qui m’envahi sans prévenir, me sentir perdu et sans repères pour accepter que je n’allais pas bien psychologiquement et que j’avais besoin d’aide. À cette étape, je me suis vu pris au piège entre un personnage sympathique, performant, reflètant le bonheur et entre la réalité enfouie d’un réfugié de guerre arrivé à 8 ans au Québec. Une réalité dans laquelle on n’avait jamais pris le temps de soigner les traumatismes liés aux changements drastiques et dont le deuil familial n’a jamais été un sujet de conversation.

Le plus difficile, lorsque les masques émotionnels ont fissuré, a été de me donner le droit d’être malheureux. Je me devais d’être reconnaissant des opportunités qui s’ouvraient à moi et la pression de réussite que je m’infligeais quotidiennement était basée sur la perte du statut économique et des titres professionnels des membres de ma famille. J’étais incapable de faire de moi une priorité et de donner un sens à ma vie. Mon identité était floue à ce moment là, je me considérais comme étant un mensoge, un escroc dans ma propre histoire. Qui étais-je pour refléter tant de bonheur et de sécurité? La meilleure décision que j’ai pue prendre à ce moment-là a été de rompre le silence et d’accepter de l’aide. J’ai commencé par réveiller ma mère dans ma nuit d’insomnie pour laisser saigner ma peine. Un travail d’introspection et de réfléxion s’est suivi avec une professionnelle et j’ai commencé à partager ma douleur avec tous mes amis proches et personnes de mon entourage ayant une oreille bien attentionée.

Le plus beau de ce chapitre de partage n’a pas été de réaliser que la vulnérabilité et la rédéfinition de la masculinité faisaient partie de ma guérison. C’est surtout de remarquer que malgré les différentes circonstances, parfois opposées en termes de réalité économique de ces personnes présentes pour moi, les conséquences étaient les mêmes sur la santé mentale. On a remarqué que dans nos vies respectives l’éducation émotionnelle n’a jamais été une priorité en grandissant, par conséquent on note que nous et le reste de la société vivons quotidiennement avec ces mêmes tabous et reticenses au partage. Cette pression de performer et l’interdiction d’être authentiques envers nous-mêmes nous plongent dans une relation malsaine avec notre équilibre émotionnel.

Encore aujourd’hui, j’apprend quotidiennement à me connaître et à vivre avec une anxiété qui se manifeste de manière imprévisible. Je suis conscient que je devrais vivre avec des cicatrices qui me suivront toute ma vie, mais elles ne me font pas peur, elles font partie de moi. Ce qui est important pour moi c’est de me connaitre et d’avoir du contrôle sur mes maux. La méditation, le partage avec les personnes que j’aime et l’écriture des pensées qui me rongent sont des moyens qui me permettent de mieux me sentir. Bien que je sois reconnaissant et conscient que ces moyens m’aident énormément à mieux me sentir, j’aurais préféré les intégrer dans des circonstances plus positives.

Mon vœu le plus cher avec ce projet dans lequel j’expose tout ce que je suis, c’est d’aider un autre Juan avant qu’il ne frappe ce mur. Parce qu’avec du recul, j’aurais pu m’y perdre pour de bon. J’aimerai donc qu’il comprenne que la figure masculine stoïque, se cachant derrière de l’humour et de l’apparence ne lui donnera jamais de la paix, du bonheur et de la reconnaissance tant recherchée.

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